WordPress, Thesis, et la licence GPL
Le petit monde de WordPress a été fortement agité la semaine dernière.
Article tiré du site Wordpress francophone écrit par Xavier
Pour résumer :
- Les thèmes créés pour WordPress doivent être distribués sous licence GPL ;
- Chris Pearson, l’auteur du thème Thesis, n’a jamais voulu distribuer son thème en GPL ;
- Mat Mullenweg a décidé de rendre le contentieux public après des années de demandes privées ;
- Cela risque de se terminer en procès. Mise à jour : le 22 juillet, Chris Pearson a décidé de passer Thesis en licence partagée GPL/propriétaire !
Je vais ici tenter de présenter les faits, sans aucun jugement, afin que vous puissiez vous faire votre opinion sur l’affaire. Notez que je ne suis pas avocat ni juge, et que je ne suis pas un employé d’Automattic (ni personne du staff WPFR, d’ailleurs).
(en passant : j’ai commencé cet article dimanche soir, sous une migraine carabinée depuis samedi midi et qui fait toujours effet, n’hésitez pas à me signaler les fautes ou incohérences)
Présentation 1 : Chris Pearson et Thesis
Chris Pearson crée des thèmes WordPress depuis 1998 2008, gratuits ou payants, sous la marque DIY Themes. Après quelques bons thèmes, il se concentre totalement sur Thesis, un thème pour WordPress conçu autour d’un framework qu’il a créé. Ce thème est payant (de 87 à 164 dollars, avec des variations), mais présente des restrictions qui ne devraient pas exister si le thème respectait la licence GPL (limité à un site, obligation d’un lien…).
Depuis le début, les développeurs de WordPress ont tenté, en privé comme en public, de convaincre Chris Pearson de passer son thème en GPL, en vain.
Présentation 2 : WordPress, ses thèmes et la GPL
WordPress n’est pas une création originale. Ce logiciel est la reprise d’un logiciel plus ancien, baptisé b2 par son auteur, le français Michel Vadrighi. Michel a diffusé b2 sous licence GPL, WordPress ne pouvait donc qu’être sous licence GPL.
Mais c’est quoi la GPL ? La GNU General Public Licence est “une
licence qui fixe les conditions légales de distribution des logiciels
libres” (lisez l’article de WikiPédia). Existant depuis 1989, c’est certainement la licence la plus utilisée dans le monde du logiciel libre.
Les termes sont important : il s’agit d’une licence de distribution
publique, qui ne s’applique donc que si le thème est distribué au
public. Ainsi les thèmes créés pour un client, un ami ou pour soi-même
ne sont pas obligés d’être en GPL… tant qu’ils ne sont pas distribués.
Les créateurs de thèmes WordPress qui souhaitent distribuer leurs thèmes doivent le faire en utilisant la licence GPL. C’est là l’opinion du Software Freedom Law Center (pas vraiment des débutants en la matière), jugeant que les thèmes sont des dérivés de WordPress car ils utilisent majoritaire des fonctions de WordPress (les templates tags et conditional tags), avec des éléments de logique opérationnelle (if(), while() et compagnie) — je simplifie. Le code HTML mélangé aux balises PHP forment un tout largement déterminé par les fonctions de WordPress, et donc sont dérivés de WordPress. Le tout ne peut fonctionner qu’avec WordPress.
Les images et fichiers CSS, eux, ne sont pas des dérivés de WP, et ne sont donc pas soumis à la GPL.
Il en va de même pour les extensions WordPress, bien sûr. Par ailleurs, d’autres projets GPL, comme Drupal ou Joomla, insistent depuis longtemps sur le fait de conserver la licence GPL pour les thèmes et extensions : FAQ de Drupal, FAQ de Joomla.
A noter un article réponse à l’avis du SFLC, “Why the GPL does not apply to premium WordPress themes“, publié par un avocat spécialisé dans la protection des propriétaires immobiliers en fin de droits et évincés de leur logement.
Déroulement des faits
[ajout du 22 juillet : les commentaires d'un article par Adam Walker Cleaveland, datant du 4 juin 2010, montre que les discussions autour de Thesis précèdent largement celle de ce 14 juillet]
Tout a commencé le 14 juillet, lorsque Bill Erikson, un consultant faisant du développement WordPress, a reçu un message de Toni Schneider (CEO d’Automattic) lui annonçant son retrait de CodePoet (la liste des consultants WP mis en avant par Automattic),
parce qu’il annonçait travailler avec Thesis. Thesis ne respectant pas
la GPL, et CodePoet ne faisant la promotion que des développeurs qui
respectent la licence de WP, Bill devient un dommage collatéral.
Se sentant floué, il met le message de Toni en ligne sur Flickr, et reçoit un commentaire de Matt expliquant la logique de cette décision.
Quelques heures plus tard, Matt retweet un message de Danny Arr, où ce dernier pointe du doigt du code malicieux présent dans le thème Thesis depuis plusieurs jours déjà. Matt commente : “Le site de Thesis a-t-il été piraté, ou est-il intrinsèquement non sécurisé”. Deux minutes plus tard, un second commentaire : “Voilà ce qui arrive quand des gens qui ne savent pas coder se mettent à coder”. Il était clair que la présence de ce code malicieux dans Thesis a décidé Matt a rendre public son point de vue anti-Thesis.
C’est confirmé avec l’échange suivant : la développeuse Chelsea Otakan écrit “Récemment, un client m’a spécifiquement demandé d’utiliser Thesis. Ce n’est pas vraiment une partie de plaisir”, et Matt lui répond
“Dis-leur que je leur offre le thème premium de leur choix.” Ce n’est
là que le premier de nombreux messages de Matt en la matière, illustrant
parfaitement l’adage anglais “put your money where your mouth is” (“joindre le geste à la parole”). Autre exemple.
A ceux qui trouvent surprenant le fait que Matt s’en prenne si subitement et violemment à Thesis, Matt répond
“Je suis resté calme, cela fait deux ans qu’on leur demande de
respecter la licence. Ils ne s’intéressent qu’à l’argent. Maintenant
j’en ai marre.” Il recommande par ailleurs tous les développeurs de thèmes premium (donc, payants) qui respectent la GPL.
De son côté, Chris Pearson (le concepteur de Thesis) annonce son point de vue : “Ce qui compte pour moi, c’est résoudre des problèmes. Pas les idéologies, pas les emmerdements du jargon juridique, pas vos idées préconçues. Juste les solutions. Compris ?” C’est la ligne de pensée qu’il tiendra tout du long, et qu’il tenait déjà dans une vidéo en mai 2010. Autre angle de son argumentation, “Thesis n’enfreint pas la licence GPL parce qu’elle ne s’applique pas à Thesis.” Il affirme par ailleurs n’avoir jamais dit qu’il comprenait parfaitement la GPL, juste qu’il estime qu’elle ne s’applique pas à lui. Selon lui, les développeurs de WP avaient le choix de prendre la licence GPL ou non, et lui-même a ce choix.
C’est Ben Cook qui lance l’idée du procès, seul moyen de défendre définitivement Thesis face à ces attaques : “C’est une LICENCE ! Tant qu’on ne la fait pas respecter, elle n’a aucune impacte. L’Illinois a une loi stipulant que l’on peut être arrêté si l’on n’a pas au moins 1 dollar sur soi >> aucun impact”, opinion partagée par Chris Pearson et réitérée par la suite : “monte au créneau ou tais-toi”.
Andrew Warner, présentateur de l’émission en ligne Mixergy.com, propose à Chris et Matt de débattre en direct et en public plutôt que sur Twitter. L’émission dure presque une heure, et ni Chris ni Matt ne changent de point de vue, malgré les tentatives de conciliation d’Andrew. Vous pouvez l’écouter dans son intégralité, ou lire la longue transcription en bas de la page. Au final, Chris défie plus ou moins Matt de l’attaquer en justice. Quelques rapides citations.
Le 16 juillet, Jeffrey Chandler de WPTavern a pu discuter à froid
avec Matt à ce sujet, au sein de son interview mensuelle “Where’s Matt?”
Ecoutez-la !
Le même jour, Grant Griffiths, co-fondateur de Headway Themes, a annoncé
avoir pris la décision de passer tous ses thèmes en licence partagée
GPL/propriétaire, afin tant de respecter la licence de WordPress (code
PHP) que de protéger leurs propres créations (code JavaScript, images,
CSS, etc.), et ce malgré sa réticence face à la GPL. Il suit en cela la recommandation de Matt.
Un petit malin (finalement pas d’URL) s’est amusé à proposer à la vente les 65 thèmes conçus par WooThemes (et diffusés en GPL) pour la modique somme de $10, au lieu des $75/thème d’origine. La réponse de WooThemes : “C’est légal, mais on n’en parle pas, car ce sont d’anciennes version des thèmes, et ils pourraient contenir du code malicieux”, puis “Si quelqu’un préfère acheter nos thèmes sur ce site, on n’en veut de toute façon pas comme client”, et enfin “C’est la vie ! Il y aura toujours de profiteur et des arnaqueurs.”
Quelques liens pour vous faire votre avis :
- Drew Blas démontre que Thesis reprend directement du code de WordPres ;
- Andy Peatling (membre d’Automattic, lead dev de BuddyPress) montre que Thesis étend une classe de WordPress, et donc dérive du code de WP ;
- Jane Wells (membre d’Automattic) raconte sa récente et décevante rencontre avec Chris ;
- Ryan Boren (membre d’Automattic, lead dev de WP) nous apprend en quoi le débat ne peut être comparé à celui des applications desktop, notamment les modules Linux ;
- Mark Jaquith (freelance, core dev de WP) explique dans les détails pourquoi les thèmes de WP dérivent forcément de WP lui-même (les commentaires sont également à lire). Si vous ne devez lire qu’un article… ;
- Andrew Nacin (freelance, core dev de WP) écrit qu’il a trouvé son propre code de celui de Thesis. Idem pour Alex Mills (membre d’Automattic) ;
- Frederick Ding fait un résumé en deux parties de toute l’affaire ;
- Enfin, la synthèse de Matt (puis une seconde), avec des nombreux commentaires intéressants, notamment ceux de Rick Beckman, ancien membre de l’équipe Thesis qui fait son mea culpa.
…et d’autres liens, cette fois avec des contre-arguments :
- Drew Blas pense que la GPL va trop loin dans sa caractérisation des travaux dérivés ;
- Nathan Hangen a enregistré un podcast où il explique que la GPL est une licence Marxiste, et que Matt est anti-capitaliste (ce qui amuse grandement Jane Wells) ;
- Marco Tabini (co-fondateur du magazine php|architect) indique qu’il n’aime pas la GPL, et que l’opinion de chacun ne change rien, seul un tribunal peut statuer définitivement sur ce débat. Il en rajoute le lendemain ;
- Allison Boyer pense que Matt se trompe quand il affirme parler au nom de la communauté ;
- Ryan Thrash (lead dev du CMS MODx) annonce que MODx est également sous licence GPL, mais que cela n’empêche pas les concepteurs d’extensions et thèmes pour MODx de choisir leur propre licence ;
- Chip Bennett explore les implications légales de la GPL et du concept de produit dérivé, et réfute le fait que les thèmes WP héritent forcément de la GPL ;
- (d’autres ? indiquez-les nous !)
Ce qu’il faut en retenir
La licence GPL n’a pas attendu Chris Pearson et Thesis pour faire ses
preuves, même face à un tribunal. Si la seul manière de faire rentrer
Thesis dans le droit chemin est de passer par là, il y a de fortes
chance que la GPL ne s’en trouve que renforcée. La cible de Matt n’est
pas Chris Pearson ou Thesis en particulier, mais tous ceux qui diffusent
des thèmes (payants ou non) sans respecter la licence GPL ; il se
trouve simplement, et malheureusement, que Chris Pearson est sans doute
le plus orgueilleux de tous (cf. sa phrase du débat en ligne, “I
have been arguably one of the top three most important figures in the
history of WordPress. You, Mark Jaquith, and myself, are the three
people that I am talking about.” Michel Valdrighi appréciera…).
Mat n’a de cesse de le répéter : le jour où Thesis sera passé en GPL, toute cette affaire sera terminée.
Cela fait longtemps que l’équipe d’Automattic a indiqué que les
thèmes et extensions étaient dérivés de WordPress, et donc devaient
respecter sa licence en cas de distribution publique. Au départ
réticents (on les comprend), de nombreux concepteurs de thèmes Premium
se sont lancés dans l’aventure avec succès, à commencer par Brian
Gardner.
Celui-ci avait créé la série Revolution Themes, avec succès, et a totalement revu son business model en ne diffusant que du code GPL à partir d’octobre 2008. Ils étaient deux freelances, et désormais sa société StudioPress emploie 8 personnes, et il s’en félicite
: “Studio Press réalise plus de ventes aujourd’hui en étant GPL et avec
des centaines de concurrents, que quand Revolution n’était pas GPL et
n’avait aucune concurrence.”
Même son de cloche pour WooThemes (qui font également des thèmes pour ExpressionEngine et Drupal), iThemes, The Theme Foundry et tout ceux représentés dans la section “Thèmes commerciaux” du dépôt de WordPress.org. Tous n’ont vu leurs affaires que prospérer depuis qu’ils sont passés en GPL.
En définitive, les développeurs de WP ne demandent rien de plus que du respect, tant pour leur travail que pour la licence sous laquelle ils ont placé ce travail. Pour Chris Pearson et ceux qui distribuent leurs thèmes en dehors la licence GPL, il s’agit de faire “ce qui est juste”. Respecter la licence de distribution du logiciel qui vous fait vivre, c’est également respecter la communauté qui crée ce logiciel.
Les prochaines évolutions de ce débat devraient être intéressantes à suivre…


