Les standards
Aujourd’hui, la question de fond ne réside plus tellement dans l’interrogation, vais-je utiliser des logiciels libres ou non ? Car la réponse est nécessairement positive. L’incertitude se localise plutôt sur la typologie et le nombre des solutions libres à utiliser par l’organisation. En définitive, quelles sont les solutions et les applications libres à déployer en priorité par l’organisation ?
La définition de standards implique des enjeux économiques, politiques et sociaux de la plus haute importance. Car les standards distribuent différemment les droits et les pouvoirs des acteurs selon leur typologie 71. Un standard se définit comme une série de règles auxquelles on se plie de bon gré ou non, pour assurer une acceptation de ses produits sur les marchés. La définition de standard ouvert a d’ailleurs été codifiée dans la LCEN 72 : « tout protocole de communication, d’interconnexion ou d’échange et tout format de données interopérable et dont les spécifications techniques sont publiques et sans restriction d’accès, ni de mise en oeuvre ». Les deux notions de standards et de normes sont souvent employées sans distinction, des différences existent néanmoins. Le standard représente ainsi le choix d’une ou plusieurs entreprises tandis que la norme est un consensus élaboré par un organisme reconnu.
Dans le monde libre, la notion de standard ouvert est perçue comme une évidence et représente même une question de survie. Le libre les favorise et ne pourrait se développer et espérer une pérennité sans eux. Les contributeurs du libre n’ont donc aucun intérêt à utiliser des protocoles incompatibles ou des formats de fichiers non normalisés puisque les codes sources restent ouverts. Les logiciels libres manipulent donc leurs données sous des formats standards qui permettent de les récupérer et de les traiter avec d’autres logiciels de manière fiable et à moindre coût. A contrario, dans le monde du logiciel propriétaire, les techniques de rétention d’informations par des formats fermés sont classiques pour verrouiller un marché. Depuis toujours, les standards revêtent une importance primordiale dans le monde du logiciel.
Les technologies présentent un caractère fortement évolutif et modifiable, l’avantage concurrentiel d’un produit y est souvent de courte durée et il est important d’acquérir au plus vite une masse critique de clients pour pouvoir perdurer. L’accélération ou le déclin d’une technologie s’effectue et s’amplifie principalement par le réseau 73. Les clients ou les utilisateurs s’intéressent essentiellement à deux notions primordiales pour leur propre contexte :
- Le produit va-t-il s’imposer comme un standard ?
- Quels sont les logiciels complémentaires à ce produit ?
La première interrogation concerne essentiellement le standard, sans s’appesantir sur son ouverture ou non. L’important pour l’utilisateur final est de bénéficier, en premier lieu, d’une solution pérenne. L’usager ne veut surtout pas investir son précieux temps dans une solution abandonnée dans quelques mois. Il est fréquemment confronté à la même problématique : chaque nouvelle solution informatique nécessite un temps d’apprentissage et d’appropriation conséquent. Il recherche donc des solutions faciles à appréhender, pérennes et évolutives. La notion de standard ou de norme s’inscrit alors comme une nécessité. L’utilisateur non technophile ne le décèle pas toujours, mais si le concept de standard est important, son ouverture est essentielle. Avec la montée en puissance de l’Internet, ce paramètre prend même de plus en plus d’importance.
De ce degré d’ouverture va dépendre l’équilibre de la relation client/fournisseur. Une entreprise qui dispose d’un standard et souhaite l’ouvrir, sait que cette décision se traduira alors par une perte de contrôle au profit de l’organisme de normalisation. Dans une économie de marché, il est donc logique que les entreprises détentrices de ce pouvoir, ne le remettent en cause que si elles ne sont pas sûres d’être à même de le conserver. En fait, un standard ouvert est un bien collectif qui n’appartient à personne. Il est donc essentiel que plusieurs acteurs concurrents participent à l’élaboration du standard. Car ses modifications et ses évolutions doivent se traduire par une avancée globale du marché et non pas aboutir au profit d’un seul acteur.
Le cas de la suite Office de Microsoft illustre parfaitement la situation de standard fermé et exclusif. On ne saurait nier que ce produit constitue une référence monopolistique car volontairement opaque. Il semble difficile d’imaginer un jour Microsoft ouvrant ses formats de fichiers .doc par exemple 74. Cette fermeture des formats se traduit même par l’introduction d’incompatibilités voulues, pour éviter une utilisation avec des systèmes concurrents. Il constitue donc une arme commerciale redoutable. Dans ce cadre, un standard exclusif et non communiqué garantit à l’entreprise détentrice de celui-ci, une domination de marché. De plus, le jugement technique de la qualité d’un produit fondé sur un environnement fermé s’avère complexe. Mais dans le monde propriétaire le time to market domine généralement face à la qualité intrinsèque de la solution.
La seconde interrogation provient de l’évolution des solutions recherchées. Historiquement, par manque de puissance et de moyens essentiellement, les ordinateurs résolvaient des problèmes peu complexes. La diffusion en masse de l’informatique, la mise en réseau, les microprocesseurs, … ont permis de complexifier les demandes de façon exponentielle. Aujourd’hui, les logiciels réalisent des tâches de plus en plus compliquées nécessitant ainsi une interdépendance croissante entre eux. En 2005, un logiciel isolé devient une aberration : une base de données fonctionne avec des logiciels de front office, un serveur web avec des logiciels applicatifs, …
Pour conclure sur les standards ouverts, reprenons l’exemple d’Internet. Les protocoles fondamentaux de l’Internet, IP et TCP ont toujours été ouverts. Ces derniers ont favorisé l’intégration d’un grand nombre de matériels différents 75 et permis le développement d’applications utilisées par tous comme le courrier électronique ou le web. Sans l’ouverture de son processus de standardisation, Internet n’aurait pu évoluer vers son infrastructure actuelle. L’ouverture des standards se positionne donc comme une nécessité dans un monde où les barrières temporelles et spatiales n’existent plus. Cette caractéristique d’utilisation de standards ouverts restera inhérente au monde du logiciel libre, c’est une condition primordiale à la construction de solutions logicielles pérennes, interopérables et indépendantes techniquement.
71 Les notions d’ouverture, de fermeture exclusive ou non d’un standard influent sur cette définition des pouvoirs.
72 LCEN, Loi de Confiance sur l’Economie Numérique La loi n° 2004-575 du 21 juin 2004 – Titre Ier – Chapitre Ier – article 4. Le texte dans son intégralité est consultable sur le site, http://www.legifrance.gouv.fr.
73 Le réseau correspond aux utilisateurs du logiciel.
74 Les formats .doc présentent, en outre, la problématique d’évoluer très souvent.
75 Réseaux Ethernet, lignes téléphoniques standards, communication sans fil, système d’exploitation de la micro-informatique ou fonctionnement des téléphones sans fil.