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Unix : un manque de transparence et de standardisation

A la fin des années soixante, AT&T et le MIT 8 travaillent conjointement sur un système d’exploitation dénommé Multics. Ce dernier ne sera jamais finalisé et le projet sera même abandonné. En 1969, deux ingénieurs 9 des laboratoires Bell qui avaient participé au projet Multics persévèrent en secret. Ils créent alors le système d’exploitation Unix 10, pour résoudre une problématique propre à leur contexte professionnel 11. A cette époque, Unix innove par des concepts de multi-tâches, de multi-utilisateurs et de stabilité jusqu’alors inconnus. Développée très rapidement, sous une charge évaluée à un mois homme environ, cette solution s’inscrit comme un véritable tournant dans l’histoire de l’informatique. Le logiciel acquiert désormais une véritable indépendance vis-à-vis de la machine. Pourtant, à cette époque, AT&T propriétaire des laboratoires Bell se voit dans l’impossibilité de commercialiser Unix pour des raisons purement juridiques. En fait, un décret de 1956 restreint drastiquement le champ de vente de la compagnie au secteur des équipements téléphoniques ou télégraphiques, excluant ainsi la commercialisation d’ordinateurs et donc de logiciels 12.

En 1973, face à ce contexte juridique, le système est diffusé moyennant une somme modique dans différentes universités dont celle de Berkeley 13. Néanmoins, la licence AT&T Unix existe et protège le système. Les codes sources sont pourtant ouverts et Berkeley décide de s’investir dans le développement du système d’exploitation Unix en corrigeant de nombreux bogues et en rajoutant de nouvelles fonctionnalités. Ces modifications sont ensuite rassemblées dans une collection de patchs distribués sous licence 14. Les travaux de Berkeley seront en majeure partie financés par de nombreux contrats de la DARPA 15. Cette dernière choisira même ce système pour implémenter le protocole TCP/IP.

En 1977, l’université de Berkeley réalise une première version d’un noyau public dénommé BSD 16. La même année, AT&T met ses sources à la disposition des entreprises privées, de nombreuses versions propriétaires verront progressivement le jour : Xenix de Microsoft en 1980, Solaris de Sun Microsystems, HP-UX de Hewlett Packard en 1986… Cette profusion d’Unix dérivés en mode propriétaire ou libre 17 sera le principal talon d’Achille de la solution.

Le cas Unix est instructif à plus d’un titre. La coopération entre Berkeley et AT&T manque de transparence sur les apports de chacun pendant de longues années. Ainsi, les patchs de Berkeley sont validés par AT&T qui les intègre selon son souhait dans son système et les protège au moyen de sa propre licence, s’appropriant « le travail d’autrui ». Jusqu’à la fin des années 1980, les meilleurs informaticiens du monde vont coopérer au projet de Berkeley. Le projet BSD est alors géré par le CSRG 18, mais au début des années 1990, les fonds nécessaires au développement viennent à manquer, les contrats de la DARPA se raréfient. Pour conserver l’excellence de la qualité du développement, le CSRG va « libérer » le code BSD via une licence plus permissive. Tout le monde est alors en droit d’utiliser et de modifier BSD : ce dernier acquiert donc une liberté totale. De nombreuses versions verront alors le jour, l’une d’elles la BSDNet2 constitue la brique fondamentale de toutes les versions actuellement diffusées.

Chaque variante est d’ailleurs connue pour des caractéristiques particulières et bénéficie d’une forte notoriété d’excellence auprès des experts de l’informatique :

  • La NetBSD, l’initiale privilégie la portabilité.
  • La FreeBSD, la plus conviviale, favorise les performances.
  • L’OpenBSD, optimise la sécurité.

Des BSD propriétaires apparurent également, car la licence en autorisait la création : SunOS de Sun Microsystems, Machten de Tenon Intersystems, BSD OS de BDSI et NeXTStep de Next Computer.

Si BSD a su à terme s’imposer et a été précurseur dans la libération du code, il a connu néanmoins de nombreuses entraves. En 1984, AT&T obtient finalement l’autorisation du gouvernement américain de vendre le système Unix 19. En 1992, AT&T intente un procès contre Berkeley pour plagiat et redistribution du code sans autorisation. Ce procès va alors bloquer une grande partie des développements libres envisagés sous BSD. Les développeurs ne souhaitent effectivement pas avoir des imbroglios avec la justice si la situation tourne finalement à l’avantage d’AT&T. Après deux ans de procédures particulièrement complexes, un accord à l’amiable est finalement conclu entre les deux parties mais le doute persiste toujours 20. En réponse à ce contexte, tous les fichiers concernés par la licence AT&T Unix sont alors ôtés par le CSRG du code source de BSD.

En 2003, SCO (http://www.sco.com/), convaincu d’être le détenteur des droits associés au code source d’Unix, intente une série de procès à l’encontre d’IBM, Red Hat, Novell et d’autres pour leur utilisation de code source Unix au sein de leurs versions respectives de GNU/Linux. Ces actions finissent par être déboutées : en effet, SCO est incapable d’apporter la preuve du transfert des droits sur le code source Unix lors du rachat de l’activité Unix de Novell.

Le cas Unix/BSD illustre ainsi l’importance fondamentale de développer sur des standards ouverts et en totale transparence : les licences libres et de surcroît standardisées prennent alors tout leur sens.

DatesFaits marquants
1973Réécriture d’Unix en langage C.
1975La version 6 Unix AT&T™ est commercialisée pour un coût modique et devient le premier Unix Commercial.
1977Implantation du protocole TCP/IP au sein de l’Unix.
1983BSD devient FreeBSD.
1984Démantèlement d’A&T qui obtient le droit de vendre des ordinateurs. Unix devient alors un produit stratégique. Les codes sources sont vendus à un prix exorbitant.
1992Novell rachète les droits d’Unix à AT&T.
1995Novell cède son activité Unix à SCO.
Tableau 1 - Quelques autres dates décisives dans l'histoire d'Unix 21




8 AT&T, American Telephone &Telegraph – MIT, Massachusetts Institute of Technology – http://opensource/mit.edu.
9 Ken Thompson et Dennis M. Ritchie, ce dernier sera à l’origine du C et de la réécriture de l’Unix dans ce langage. La maintenance en sera alors grandement simplifiée.
10 Unix : Uniplexed Information and Computing System – c’est un jeu de mots par rapport à Multics.
11 La problématique repose sur un seul ordinateur et un temps de calcul restreint. Dans de nombreux cas, nous verrons que les logiciels libres répondent souvent à la résolution de besoins professionnels ou universitaires.
12 Par contre, AT&T développait ses propres outils informatiques en interne.
13 Au niveau d’Unix, Berkeley joua le rôle de meneur par rapport au monde universitaire - http://www.berkeley.edu/.
14 Cette licence est compatible avec celle d’AT&T.
15 DARPA, Defense Advanced Research Projects Agency – une agence publique américaine responsable du développement des nouvelles technologies pour une utilisation militaire - http://www.darpa.mil/.
16 Berkeley Software Distribution désigne en informatique une famille de systèmes d’exploitation Unix.
17 http://www.levenez.com/unix/
18 CSRG, Computer Science Research Group - http://www.cs.toronto.edu/csri/.

19 Cette décision intervient suite à son découpage en plus petites structures. AT&T va alors miser sur Unix, commercialisant un support pour le système et des utilitaires. Son concurrent le plus menaçant de l’époque se nomme IBM.
20 Tous les éléments seront finalement rendus publics en 2004. L’université de Berkeley est alors totalement disculpée.
21 Pour plus d’informations, consultez la chronologie très détaillée, son url est : http://www.ordinux.com/histoire_unix.html.