Un code source ouvert mais des standards propriétaires
La liberté et le partage de l’information symbolisent les fondements d’un développement équilibré du savoir de l’humanité. Dans le secteur de l’informatique, les notions de communauté d’utilisateurs, de partage d’information et d’ouverture des codes sources représentent une longue tradition.
Militer en faveur de ce contexte correspond donc à une situation déjà validée avec succès dans le passé et s’inscrit dans une stratégie d’investissement durable et d’innovation permanente. La liberté des logiciels ne constitue donc pas une pensée nouvelle de l’approche de l’informatique.
En 1950, IBM lançait ses séries d’ordinateurs 701. Parallèlement, la firme fondait une communauté d’utilisateurs dédiés dénommée Share. Le but était très simple, abaisser les coûts de programmation en les mutualisant, créer une émulation durable entre des utilisateurs impliqués mais à nombre encore restreint. Des objectifs indispensables pour maîtriser les coûts du développement logiciel et développer une offre commerciale attractive. Les clients innovants finançaient du logiciel rendu ensuite accessible à tous gratuitement.
Jusqu’en 1980, le code source des systèmes d’exploitation était fourni « gracieusement », inclus dans la vente du matériel. Le droit de le modifier était alors explicitement prévu dans une des clauses du contrat de vente. La firme pétrolière Total avait ainsi radicalement modifié le système DOS lui conférant des approches de multiprogrammation totalement absentes de la version initiale. Cette situation semblait alors banale. Chaque société pouvait ainsi s’approprier le code et le modifier pour répondre à ses propres usages si elle le désirait.
Comment cette conjoncture s’est-elle, en fait, transformée de manière radicale ? L’évolution du profil des utilisateurs constitue la principale réponse. Si l’on étudie les caractéristiques des premiers « clients » de l’informatique, ceux-ci disposaient généralement d’un bon niveau technique. La relation client/fournisseur s’axait alors essentiellement sur une co-définition des besoins et une co-construction de la réponse avec une culture de prototype. Au début des années 1980, l’arrivée des microprocesseurs et la diffusion induite en masse de l’informatique auprès de cibles à profil non technique s’est traduite par une fermeture volontaire des codes sources par les nouveaux acteurs du secteur : les éditeurs de logiciel. Pour leur part, ces nouveaux utilisateurs ne possédaient pas les compétences nécessaires pour tirer pleinement profit de cette « liberté ». Par cette stratégie de fermeture délibérée, les éditeurs de logiciels ont su imposer leurs propres standards dans un univers fermé. La conséquence a été un verrouillage des marchés vis-à-vis de nouveaux entrants, les empêchant d’atteindre une masse critique de clients synonyme de rentabilité et de pérennité. Le pouvoir de ces éditeurs se révèle même dans certains cas (le secteur de la bureautique le démontre) monopolistique.
Néanmoins, si le code source a été ouvert dès l’origine de l’informatique, les standards quant à eux étaient historiquement propriétaires et le demeuraient. En 1970, par exemple, ils s’étendaient du système d’exploitation jusqu’au codage du texte. Les différentes spécifications se révélaient alors plus ou moins incompatibles entre elles. Ce lourd historique de standards propriétaires commença à s’inverser durant la décennie des années 1970 avec l’ASCII pour le codage binaire du texte ou le TCP/IP comme protocole de communication. Les codes sources se fermèrent mais des standards ouverts allaient progressivement s’imposer. Une situation favorable à la naissance d’un logiciel enfin totalement libre s’établissait donc.