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Les courants de pensée du libre

Les courants de pensée du libre - Logiciel libre et Open Source

Souvent employées comme synonymes, les notions de logiciel libre et d’Open Source correspondent à deux courants de pensée hétérogènes et doivent impérativement être distinguées. Le terme « Free Software » désigne ainsi le courant de pensée historique du libre établi par la FSF dès 1985. L’association a défini les premiers principes éthiques et philosophiques du secteur de l’informatique libre. Pour sa part, le terme « Open Source » a une origine plus récente qui remonte à l’année 1997. Un des premiers buts de cette nouvelle dénomination était alors de lever l’ambiguïté de la langue anglaise sur l’adjectif Free. En anglais, Free correspond en fait à deux concepts radicalement différents : gratuit ou libre. Le contexte est d’ailleurs le seul capable d’aiguiller définitivement sur la signification première. Si la liberté forme un des leitmotivs du « Free Software », la gratuité n’a jamais constitué un caractère inhérent aux logiciels libres 30 : la vente de logiciel libre est d’ailleurs légale et même conseillée.

Pour clarifier cette existence d’une valeur marchande, entre autres, le terme « Open Source » avait été suggéré par Christine Peterson du Foresight Institute. Mais le succès est quelque peu mitigé. La dénomination Open Source a ainsi été favorablement accueillie par les milieux financiers et la presse qui l’ont immédiatement adoptée. Par contre, pour des raisons purement commerciales, certains éditeurs l’ont également dévoyée à leur propre avantage. On trouve désormais des logiciels vendus abusivement sous cette appellation; dont l’unique spécificité est de présenter un code source ouvert. Ils ne respectent effectivement pas tous les principes inhérents à la liberté du logiciel 31. La confusion dans l’esprit des non initiés est alors de mise. L’OSI a néanmoins contribué à la communauté du logiciel libre de façon pratique.

Une autre raison majeure de cette nouvelle formulation trouve une explication dans la date de sa création. En 1997, aux Etats-Unis, l’Internet et tous ses secteurs connexes se révèlent en pleine expansion et fortement « vendeurs ». Nous sommes alors en pleine révolution numérique. Les financiers sont immédiatement prêts à investir sur ce nouvel eldorado à fort potentiel de rendement et encore vierge. Le secteur est ainsi perçu comme totalement à construire dans ses approches microéconomiques. Leur intérêt se porte alors sur des sociétés commerciales proposant des prestations sur GNU/Linux, par exemple, le succès de ce dernier ne cessant de croître. A la même période, Netscape, pour sa part, décide de libérer les codes sources de son navigateur web, démontrant ainsi l’engagement de grandes sociétés commerciales dans le secteur du libre. Enfin, les premières sociétés commerciales du libre se créent32 et cherchent des financements dans une stratégie de développement. Tous ces faits convergent finalement vers une « maturité commerciale du libre ». Pourtant, le courant de liberté initié par la FSF fait peur aux financiers. Ces derniers assimilent alors le mouvement libre à un combat politique vis-à-vis des grands éditeurs de logiciels propriétaires. Pour les investisseurs, les communautés véhiculent alors une image généralement hostile à toute forme de commerce par rapport au logiciel libre. En 1997, le terme « logiciel libre » n’est pas en adéquation avec le vocabulaire couramment usité dans le monde des affaires : business model, business plan, business angel… sonnent mieux et désignent les mots de l’instant présent.

Pour « vendre le libre auprès des financiers », Bruce Perens et Eric Steven Raymond vont alors créer l’OSI, Open Source Initiative, une association dont le but est double : promouvoir les logiciels Open Source et délivrer le label « OSI approved ». Ce dernier est décerné aux licences répondant à des critères prédéfinis 33, une marque de certification propre à l’association. Les deux fondateurs appartiennent néanmoins tous les deux au monde du libre et en sont même des figures emblématiques. Tout d’abord, Eric Steven Raymond incarne un développeur hors pair 34, doublé de talents d’écrivain et de personnage public. Il est d’ailleurs l’auteur d’un essai de référence dissertant sur la méthode et l’esprit du développement des communautés du libre : la cathédrale et le bazar. Pour sa part, Bruce Perens a dirigé le projet Debian, une des premières distributions GNU/Linux. Il est aussi le rédacteur des Free Software Guidelines du projet Debian. Ces derniers sont des écrits explicitant comment les modifications effectuées au sein d’un logiciel libre doivent être remises « au pot commun ». Ce recueil va d’ailleurs former la pierre angulaire du document définissant l’appellation « Open Source 35 ».

L’OSI et la FSF ont pourtant des visions différentes sur les approches philosophiques, les valeurs et les critères sur l’acceptation des licences 36 du monde du logiciel libre. Les deux mouvements ne sont pas d’accord sur les principes de base mais ils se rejoignent sur la plupart des recommandations pratiques. « Le mouvement Open Source est une méthodologie de développement, le mouvement du logiciel libre, un mouvement social » Pour le mouvement Open Source, un logiciel non libre est une solution sous-optimale. Pour la FSF, un logiciel non libre est un problème social et le logiciel libre en est la solution. Dans ses approches, le mouvement Open Source se veut plus mercantile, plus proche de l’industrie du logiciel et du monde des grandes organisations. Pour sa part, la FSF est plus axée vers le monde universitaire et défend le droit du grand public, souvent démuni par manque de compétences techniques face à l’hégémonie des grands acteurs de l’industrie du logiciel. En définitive, des combats différents, mais dont le but final converge vers les mêmes objectifs : un développement et une reconnaissance du monde du libre.

Dès le départ, la campagne Open Source initiée par l’OSI a suscité de nombreuses critiques de la part des communautés libres, dont celle du noyau Linux. Ses détracteurs avançaient, entre autres, l’idée que le terme « Open Source » était trop générique. Si le mouvement Open Source a été fortement médiatisé durant la bulle Internet, il a perdu de son panache suite aux faillites de certaines sociétés du libre balayées dans la tempête Internet. En 2001, tout ce qui avait un lien quelconque avec l’Internet était déconsidéré par le monde des affaires. Le mouvement libre n’y a pas échappé. Cinq ans après, le libre a démontré que la co-innovation permise par la liberté du logiciel et donc par l’ouverture des sources représente un fait tangible et pérenne. Désormais, des sociétés commerciales et bénéficiaires s’y consacrent, des concentrations ont même eu lieu dans ce secteur 37. Les financiers retrouvent le chemin de l’investissement dans le secteur des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) ce qui bénéfice aussi au monde du libre.

Depuis, l’OSI a plusieurs fois modifié 38 son document de référence afin d’affiner au mieux la notion des termes Open Source. La FSF, pour sa part, reste le précurseur du mouvement libre. Elle ne rejette pas la commercialisation du logiciel mais se veut vigilante sur la « liberté du libre ». Vendre du libre tout en respectant les règles édictées par la fondation est une obligation. Les sociétés commerciales devront s’y conformer pour perdurer sur le secteur.

Chapitre I – Origines du logiciel libre : les points clés


  • Jusqu’à la fin des années soixante, les codes sources étaient ouverts mais les standards demeuraient propriétaires. A cette époque, la diffusion et l’utilisation d’outils informatiques étaient alors réservés à un public averti et très restreint essentiellement composé de scientifiques et de chercheurs. Logiciel et matériel étaient alors indissociables.
  • En 1969, deux ingénieurs créent au sein des laboratoires Bell, le système d’exploitation Unix. Il est multi-tâches, multi-utilisateurs et très stable. Logiciel et matériel deviennent dorénavant indépendants entre eux. Les standards restent toujours propriétaires mais le code source demeure ouvert.
  • De par sa position de « chef d’orchestre », le système d’exploitation se doit d’être le plus standardisé et le plus ouvert pour des questions d’interopérabilité. Or, Unix représente un développement non coordonné et possède une série de variantes avec de nombreux problèmes de portabilité longs et coûteux. Cette situation, à la longue, ne peut perdurer.
  • Durant les années quatre-vingt, l’informatique commence à se diffuser auprès du grand public néophyte. Créant un nouveau métier, les éditeurs de logiciels imposent des standards et des codes sources fermés. En 1984, réagissant à cette situation, Richard Stallman crée la Free Software Foundation. Il lance alors le projet GNU, un système informatique complet libre. Son objectif est de construire le monde de l’Informatique Libre.
  • En 1992, des doutes sont émis par AT&T sur la légitimité des droits de l’Université Californienne de Bekerley sur BSD, la version libre d’Unix. Les développements autour du noyau BSD s’amenuisent.
  • En 1994, la première version complète d’un système d’exploitation libre avec un noyau Linux est disponible. GNU/Linux surprend par sa qualité, son optimisation. Il connaît depuis un succès planétaire. Les premières sociétés commerciales du libre se créent alors.
  • De 1995 à 2000, les principaux projets phares du libre sont lancés. Internet et le logiciel libre commencent à connaître des interdépendances de plus en plus fortes.
  • En 1997, les financiers s’intéressent au monde du libre et plus particulièrement à la solution GNU/Linux. Un nouveau mouvement se crée alors : « l’Open Source ». Le terme se révèle plus attrayant dans un univers marchand. Il s’impose très rapidement auprès de milieux financiers et de la presse. A partir de ce moment là, deux courants de pensées du libre vont coexister.
  • Les notions de standard ouvert et de logiciel libre deviennent une évidence, dans un monde où les barrières temporelles et spatiales sont désormais abolies.


30 Pour clarifier le terme de free, reprenons les propos de Richard Stallman : « Free as a speech not as a beer », en traduction littérale « Libre comme un discours et non gratuit comme une bière ».

31 L’accès au code source n’est pas suffisant pour dire d’un logiciel qu’il est libre. Il ne permet pas toujours la modification et la redistribution. Cet accès est en fait une condition nécessaire mais non suffisante.
32 On peut signaler la création de Red Hat, en janvier 1995, mais c’est une exception à l’époque - http://www.redhat.com/
33 L’OSI est actuellement en train de refondre son classement de licences. Trois classes sont à en cours d’élaboration : recommandée, ordinaire, déconseillée - http://www.opensource.org/.
34 Raymond est à l’origine du développement du logiciel de messagerie Fetchmail.
35 La marque Open Source est déposée mais non défendue.
36 L’OSI est plus permissif dans le choix de ses licences libres qui reçoivent le label « OSI approved ».

37 Cas de MandrakeSoft devenu Mandriva et de son repositionnement par rapport à l’e-learning - http://www.mandriva.com/.
38 La version actuelle est la version 1.9 - http://www.opensource.org/docs/definition.php.