Vers une montée en puissance des logiciels applicatifs
Depuis l’an 2000 environ, le grand public 59 a pleinement pris connaissance du monde du logiciel libre et de ses réels atouts. Auparavant, le libre se cantonnait à une communauté d’informaticiens avertis et au monde de la recherche. Comme dans de nombreux domaines, l’utilisation de l’Internet a radicalement métamorphosé la perception de cet univers. Le libre connaît actuellement deux grands courants de modifications inexorables et fortement imbriqués l’un dans l’autre.
- une sortie du monde de l’informatique pur 60 et une rencontre avec le grand public où il fait l’objet d’un intérêt en pleine croissance et bénéficie d’une diffusion très élargie,
- une augmentation très significative du nombre de projets applicatifs axés vers une utilisation grand public. Initialement, les projets libres concernaient principalement les couches d’infrastructure, des solutions logicielles destinées uniquement à un public d’informaticiens.
Ces deux tendances s’expliquent essentiellement par la maturité des solutions du logiciel libre, par l’engagement de plus en plus conséquent de certains grands acteurs de l’informatique 61, par la mise à disposition d’environnements de développements professionnels mais libres d’être utilisés par tous. Internet a été et restera un puissant vecteur de transformation du monde du libre.
L'abandon d'un logiciel (propriétaire ou pas) au profit d'un autre (libre ou pas) bouscule les habitudes de l'utilisateur. Il requiert de sa part un effort d'adaptation parfois important et le met temporairement en situation inconfortable. Ce contexte nécessite la mise en oeuvre d’une politique de conduite du changement et de formation adéquate. OpenOffice, la suite bureautique alternative à Microsoft Office connaît ainsi des freins non négligeables à son utilisation. Ces réticences proviennent en majeure partie d’utilisateurs qui ont fortement investi pour s’approprier cet outil bureautique et dont la tendance est de capitaliser sur cet historique. Cette situation est néanmoins en passe d’évoluer, les deux suites se rapprochant de plus en plus dans leurs utilisations intrinsèques respectives.
A contrario, les outils collaboratifs et leurs dérivés se diffusent très rapidement dans les PME. Ces dernières déploient très fréquemment des Intranets qui modifient radicalement certaines méthodes de travail. Ces nouveaux outils ne rencontrent pas cette inertie puisqu’ils n’ont souvent pas de prédécesseur exploité et sont généralement fondés sur une architecture LAMP. Cette dernière se décompose en une série de briques libres dont la diffusion ne cesse de s’étendre 62. Plusieurs raisons essentielles expliquent le choix d’une architecture LAMP :
- une simplicité dans la mise en oeuvre,
- une possibilité de monter rapidement en charge 63,
- un très grand nombre de ressources compétentes sur ces techniques,
- un ensemble de modules libres dynamiques et évolutifs.
Ces différents programmes sont maintenant disponibles depuis une dizaine d’années 64 environ. Ils ont fait leurs preuves en termes de stabilité et de fiabilité et ne cessent de se propager et de gagner en crédibilité. Une étude Globalis Media Systems révélait ainsi que 87% des entreprises du CAC 40 et 95% des 20 premières entreprises françaises utilisaient PHP en 2004.
Cette tendance devrait aboutir à l’utilisation de nombreux logiciels applicatifs libres hébergés sur des sites web, des portails, des intranets, des extranets : en définitive, essentiellement des « facilitateurs » de travail en mode collaboratif. Les briques de base seront issues du libre, des modules métiers seront ensuite conçus pour répondre aux spécificités des entreprises et/ou de leurs branches. L’architecture LAMP, si elle constitue un des moteurs essentiels du développement du libre au sein des organisations, n’en est pas la seule cause.
Une autre cause capitale du développement de la sphère du libre se dénomme « Eclipse ». Ce dernier représente un environnement de développement intégré 65 : c’est une plate-forme ouverte et modulaire de réalisation de développements informatiques. IBM 66 en est l’initiateur et Eclipse constitue d'ailleurs toujours le coeur de son outil Websphere Studio Workbench 67, lui-même à la base de la famille des derniers outils de développement en Java d'IBM. Les sommes initiales dépensées par IBM sur Eclipse sont colossales : 50 millions de dollars pour l’année 2001. Cette même année, l’intégralité du code d'Eclipse a été remis à la communauté du logiciel libre. Un consortium, www.eclipse.org, a alors été créé afin de promouvoir Eclipse auprès des développeurs et de fédérer une communauté d’éditeurs autour de ce standard. IBM souhaite ainsi inciter les développeurs du monde libre à se pencher davantage sur son serveur d’applications Java et à en faciliter ainsi l’utilisation sous GNU/Linux versus Windows.
Eclipse est édifié sur le concept d’un noyau 68 et de modules nommés « plug-ins ». Cette construction se fonde sur l’évolutivité de la solution et se traduit par la possibilité donnée à des tiers de développer des fonctionnalités absentes des briques de base. Historiquement, Eclipse était plutôt destiné à des applications Java, mais progressivement l’environnement s’est ouvert à l’ensemble des langages de programmation du marché. L’environnement de base d’Eclipse est très riche et tourné vers une productivité optimale : une interface graphique, un refactoring 69 très puissant, une complétion 70 du code, de nombreux assistants, une ergonomie entièrement configurable, un historique local des dernières modifications, une possibilité d’y adjoindre des outils libres tels que CVS … De toutes les façons, un projet informatique couronné de succès nécessite un outil de développement performant, simple d’utilisation et favorisant le partage. Eclipse forme un vecteur on ne peut plus naturel en rapport avec ces spécificités. L’environnement de développement Eclipse devrait donc accélérer significativement la production de développement de solutions libres de qualité. Néanmoins, le monde de l’informatique libre a depuis toujours ses propres outils de développement. Eclipse, tout en facilitant le travail des développeurs, constitue uniquement une solution de plus.
Des facteurs multiples et divers coexistent donc et convergent pour produire simplement des applications de qualité avec des outils professionnels destinés à tous. L’Internet représente l’outil collaboratif de développement par excellence des communautés. Le logiciel libre a pu ainsi atteindre une masse critique en quantité et en qualité, d’applications sûres et fonctionnelles déployées par un nombre croissant d’utilisateurs. Tous les éléments sont maintenant rassemblés pour une croissance rapide du logiciel libre.
Chapitre II – Grandes tendances actuelles : les points clés
- Le monde libre fonctionne sur des valeurs éthiques profondes : éthique du travail, de l’argent et du réseau. Le savoir se partage et s’enrichit. Le groupe avance dans son ensemble mais chaque individu est aussi reconnu pour ses propres qualités.
- Dans le monde libre, la reconnaissance par ses pairs, la qualité du travail et le respect du groupe représentent des fondamentaux. La passion et la créativité prédominent. L’argent n’est pas une fin en soi mais un moyen.
- Internet représente la colonne vertébrale du monde libre : c’est l’outil collaboratif des contributeurs du libre. Néanmoins, l’interdépendance est totalement réciproque, sans solutions libres que deviendrait Internet ?
- Linux : un mode de travail totalement décentralisé, un fonctionnement de type « bazar ». De nouvelles méthodes de collaboration qui contredisent toutes les lois fondamentales du développement logiciel, fondées sur une planification très poussée.
- Apache, le serveur le plus répandu au monde renforce encore ces nouvelles méthodes de travail. Des webmasters localisés aux quatre coins de la planète ont collaboré pour élaborer ce produit dans une philosophie complète de partage du savoir. L’architecture LAMP, GNU/Linux Apache MySQL et PHP, représente le quatuor du secteur libre et de l’Internet.
- Dans le monde libre, il existe deux façons d’initier un projet : le créer de toutes pièces ou transformer du code propriétaire en code libre. En France, deux projets d’envergure qui répondent à ce deuxième contexte, ont ainsi déjà été accomplis : Open Cascade de Matra Datavision et Code Aster d’EDF. Attention, l’ouverture des codes sources implique un code « propre », documenté et facile à exploiter. Des moyens humains et financiers parfois conséquents sont donc à prévoir.
- Aujourd’hui, tout est fait pour que les contributeurs puissent produire le plus facilement possible des logiciels de qualité. Le monde libre tout en restant attaché à des valeurs humaines profondes se professionnalise de plus en plus dans ses moyens de production.
- Une croissance importante du nombre de projets applicatifs libres apparaît. Cette tendance ne peut que s’amplifier. Eclipse, la plate-forme de développement libre mise à disposition par IBM facilite et renforce encore ce contexte.
- Les contributeurs du monde libre ne sont plus uniquement des personnes d’origine technique. Pour perdurer et se développer, chacun peut et doit collaborer : traducteurs, infographistes, testeurs …
59 Dans le cas du grand public, le libre constitue une alternative au téléchargement illégal de logiciels propriétaires. Bien souvent, le grand public télécharge ou copie illégalement des solutions propriétaires. Pourquoi ne pas utiliser tout simplement les logiciels alternatifs libres lorsqu’ils existent ?
60 Initialement, les geeks de l’informatique, (un geek est une personne passionnée par un sujet sur lequel elle excelle), étaient à la fois les contributeurs et les utilisateurs.
61 IBM a fortement investi dans le logiciel libre tant en moyens humains que financiers.
62 De nombreux hébergeurs se sont créés en proposant des architectures LAMP, une multitude d’Intranets se construisent dans cet environnement. Les sociétés sont parfois même ignorantes face à l’existence de solutions libres en leur sein, néanmoins l’architecture LAMP y est présente.
63 Livre blanc PHP de l’AFUP, http://www.afup.org/rubrique.php3?id_rubrique=62/. Neowiz supporte par exemple 140 millions de pages vues par jour et fonctionne dans un environnement PHP.
64 PHP a fêté ses 10 ans d’existence le 8 juin 2005.
65 Le terme anglo-saxon est Integrated Development Environment.
66 IBM est très engagé dans le libre. IBM Global Services a mis en place une politique de mécénat. Des informaticiens payés par IBM travaillent au sein de communautés libres.
67 Cet outil est aussi connu sous ses initiales : WSW.
68 Le noyau s’appelle « Runtime ».
69 Refactoring : retravailler le code source pour améliorer sa lisibilité et simplifier sa maintenance.
70 A titre d’illustration, on tape une abréviation suivie d’une combinaison de « touches magiques » et l’éditeur de texte les remplace par la forme complète de l’expression.