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AgoraVox.fr, une des premières expériences européennes de journalisme participatif

Dans la même logique, le credo du site AgoraVox est : « Nous sommes tous des capteurs d'information.» En d'autres termes, chacun de nous est susceptible de constituer une source d'information : les blogueurs, les utilisateurs d'Internet, les simples citoyens, les associations, les journalistes...

Tout citoyen est un reporter en puissance, un «capteur en temps réel ».Aucune agence de presse ne peut poster un journaliste à chaque coin de rue ! L'émergence des citoyens reporters est inéluctable, et les tragédies du tsunami, des attentats de Londres ou des cyclones aux États-Unis ont démontré la portée réelle du phénomène. Comment ne pas adhérer à la position de Martin Nisenholtz, patron du site du New York Times, persuadé que, « dans cinq ans, les média auront changé si profondément que les personnes informées chercheront auprès des blogs d'amateurs en qui ils ont confiance l'information dont ils ont besoin»?

Aucune agence, aucun organe de presse, aucun logiciel ne pourra disposer du formidable potentiel que représentent des millions de personnes agissant en réseau.

Le projet AgoraVox, en France, se situe dans la perspective du journalisme citoyen tel que le pratique OhMyNews. Il ne revendique aucune appartenance politique, sociale, économique, culturelle ni religieuse, mais constitue l'une des premières initiatives européennes de journalisme citoyen à grande échelle et complètement gratuit. Le journaliste citoyen joue le rôle d'un veilleur qui, en raison de son environnement professionnel ou social, décide de remonter une information originale. Avec AgoraVox, le problème de la légitimité se pose moins car la pertinence et le caractère inédit de l'information président à la publication 1. Ce média peut ainsi devenir une véritable caisse de résonance. Il semblerait en effet qu'Internet contribue à développer une attitude de veilleur individuel. Le tri, dans une société ou l'information est omniprésente et surabondante, devient crucial. Dans un contexte de saturation de l'information, la ressource rare n'est plus la connaissance spécifique mais l'« attention », c'est-à-dire la capacité à traiter l'information. Le véritable pouvoir réside dans la faculté de rechercher, localiser, trier, filtrer, recomposer, analyser, communiquer ou diffuser l'information utile et pertinente.OhMyNews comme AgoraVox s'appuient ainsi sur l'interactivité entre les individus et essaient de promouvoir une démocratie informationnelle reposant davantage sur le citoyen.

Que recouvre exactement le terme « citoyen » ? Le journalisme citoyen associé à AgoraVox ne se définit pas par une logique éditoriale dédiée à un thème, une éthique, une vision politique, un engagement militant, comme IndyMedia. Au contraire, il se caractérise par la notion de responsabilité et d'inscription dans la vie de la cité, sans orientation politique prédéfinie ou imposée. Il est important de différencier le journal alternatif qui véhicule une ligne éditoriale précise (animée par une idéologie et orientée par un groupe partisan et militant) du média qui fait uniquement appel aux individus, à leur sens civique, à leur attachement aux valeurs de solidarité et de liberté d'information, à leur capacité à capter, à sélectionner et à diffuser des informations intéressantes dans le but de les partager.

Dans ce contexte, AgoraVox souhaite contribuer à la construction d'une presse interactive, ouverte à toute personne souhaitant participer, collaborer, écrire dans une optique collective et autonome de l'information. En d'autres termes, cette nouvelle forme de journalisme collectif et indépendant doit se fonder sur le principe de transparence de l'information, tout en permettant une certaine réappropriation de celle-ci après avoir soulevé de nombreuses questions (objectives ou subjectives) sur l'actualité. Ces dernières sont susceptibles d'engendrer un fil de réflexions, de commentaires, de conversations et de réactions, c'est-à-dire des interactions en ligne instruisant peu à peu ce que Dan Gillmor nomme dans son ouvrage clé We the Media, déjà cité, une « intelligence informationnelle et communicationnelle 2 ».

Dan Gillmor est un personnage connu et respecté pour son travail d'« évangélisation » du journalisme citoyen. En tant qu'ex-chroniqueur vedette du San Jose Mercury News, quotidien de référence de la Silicon Valley, il dispose d'une crédibilité certaine auprès des média traditionnels, qu'il a pourtant abandonnés en 2005 pour lancer son propre journal citoyen en ligne : Bayosphere.com. Sa philosophie professionnelle se résume en une phrase, devenue quasiment un leitmotiv pour lui : « Mes lecteurs en savent plus que moi. » Bayosphere couvre surtout l'actualité de la baie de San Francisco et s'intéresse avant tout aux technologies de l'information et à leur impact sur la société. En tant que journaliste professionnel, Gillmor attache une importance particulière aux questions éthiques et déontologiques. Pour cette raison, il a mis en place une sorte de charte pour ses citoyens reporters en distinguant le « journaliste sur l'honneur » du journaliste professionnel qui « respecte des standards élevés d'honnêteté, d'expertise et de loyauté ».

Un des facteurs déterminants du succès du journalisme participatif semble avoir été le déclin de la crédibilité des mass média. En réaction à cette crise de confiance, de nombreux espaces de réflexion et d'analyse ont vu le jour. Internet a contribué à faire prendre conscience aux individus que ce qu'ils lisent dans les journaux, ou voient à la télévision, ne reflète pas nécessairement la réalité.

Sans doute ne faut-il pas voir dans ce nouveau mode d'expression, dans ce mode d'information participatif, un danger ou une menace pour le journalisme professionnel et la presse traditionnelle. Il faut comprendre le journalisme «amateur» comme un complément aux média généralistes et à la presse professionnelle 3. Un complément social fait par les individus eux-mêmes pour d'autres individus, qui se veut le plus proche possible de la réalité des populations et des actualités (faits locaux, régionaux, nationaux, internationaux). Comme le précise Patrick Sabatier, «journalistes et média vont devoir établir de nouveaux rapports avec le monde qu'ils ont mission de raconter, apprendre à travailler différemment et à exploiter l'immense gisement de faits et d'images soudain accessible, car il s'y trouve des diamants dans la boue. Mais nous parions que le "€œjournalisme citoyen"€ ne condamne pas les citoyens journalistes que nous sommes 4 ».

L'approche de Yahoo News 5, premier site d'informations sur Internet en terme de trafic, va dans ce sens. En effet, depuis peu, la version américaine de Yahoo News a intégré à sa rubrique d'actualités les news issues des blogs, affichant ainsi sa volonté de valoriser le journalisme amateur. Toute nouvelle recherche d'informations sur ce site puise donc non seulement dans les média traditionnels indexés par Yahoo, mais aussi dans les blogs. Le nouveau credo de Yahoo aux États-Unis est : « Enrichir le journalisme professionnel du journalisme amateur. » En France, Yahoo expérimente une approche similaire avec AgoraVox.

Dan Gillmor martèle d'ailleurs depuis des années que le journalisme citoyen n'est absolument pas une remise en cause des grands média et que de nouvelles synergies vont voir le jour : «Le journalisme citoyen n'est pas un projet de critique des média, mais d'expansion des média.» Sans aller jusqu'à affirmer que tout le monde est en mesure de se livrer au journalisme d'investigation, chaque personne témoin d'un événement ou placée dans des circonstances particulières peut les présenter de manière spontanée et les publier sous la forme d'un article, mais aussi de formats audio ou vidéo – l'image pouvant être exploitée de plus en plus facilement grâce aux nouvelles technologies (téléphonie mobile, PDA, ordinateurs portables). Chaque individu devient alors un relais d'informations, comme cela se produit avec les blogs et les wikis, nouveaux espaces de publication et de communication pronétaires.

Bien évidemment, si tout journal rêve de pouvoir dévoiler un scoop, il n'en demeure pas moins que les journaux sont alimentés par de nombreux articles quotidiens ayant vocation à informer la collectivité, le réseau d'individus le plus étendu qui soit, sur des faits communs qui devraient intéresser le citoyen au premier chef.

Nous touchons ici au droit à communiquer, complément de la liberté d'opinion et d'expression, aussi important que le principe du média libre dans une société démocratique. La liberté d'expression telle qu'elle figure dans l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme doit aujourd'hui être revisitée dans une acception extensive, incluant ce droit à communiquer, c'est-à-dire non plus uniquement à recevoir une information libre mais aussi à construire, émettre et diffuser de l'information.

Le concept de «droit à communiquer» est depuis les années 80 l'objet d'une bataille politique internationale, opposant notamment les États-Unis et les pays du Sud. Les premiers considèrent que rien ne doit entraver le free flow of information, la libre circulation des informations. En particulier, toute politique publique visant à financer des média publics ou autonomes des grands groupes médiatiques internationaux est contraire à leur vision de la liberté de l'information. Les pays pauvres estiment au contraire qu'ils ont besoin de disposer de média qui ne dépendent pas des grands groupes de communication occidentaux et défendent à ce titre le «droit à communiquer».Avec l'arrivée des journaux citoyens, cette revendication prend encore plus de sens. Lorsque le droit à communiquer est exercé par le citoyen, la hiérarchie des informations revêt toute son importance, de même que le respect des sources ou la vérification de l'information.

Il faut donc se poser la question de l'éthique. De quelle éthique relève le citoyen reporter communiquant ses informations sur un support gratuit ? Vraisemblablement de la même que celle qui s'impose à tout média se prétendant transparent. Ce new journalism doit faire entendre une voix claire sur le contenu de sa publication libre, et, par conséquent, communiquer sur les limites qu'il se fixe. Cette plate-forme de journalisme participatif constitue également un tremplin pour des associations, des collectifs, des groupes, des communautés désireux de s'exprimer librement.

L'émergence de nouveaux moyens d'expression répond à un besoin réel dans une société ou l'information libre et ou la communication collective jouent un rôle de plus en plus important. Cette tendance est révélatrice d'un mouvement plus général s'appuyant sur la technique et les technologies issues d'Internet. Il suffit d'observer l'engouement populaire pour les blogs et la masse de plus en plus nombreuse de leurs adeptes pour comprendre combien toutes ces nouvelles pratiques témoignent d'une évolution marquée vers les média participatifs, dont l'individu est au coeur pour communiquer et informer.





1. Il convient cependant de noter que la pertinence n'est pas une propriété absolue ; elle n'existe qu'en référence à des buts. Aucun projet ne peut donc faire l'économie d'expliciter et de soumettre à débat ses objectifs.

2. Dan Gillmor, We the Media, op. cit.

3. On trouve une réflexion sur ce sujet à l'adresse www.pronetariat.com/11

4. Patrick Sabatier, Libération, 20 août 2005.

5. www.pronetariat.com/12